Interview de Léonard Corti, interne et représentant syndical, président du SIHP

Interview de Léonard Corti, interne et représentant syndical, président du SIHP

 

Léonard Corti a 32 ans et est interne en anesthésie-réanimation en région francilienne depuis novembre 2019. Il est titulaire d'un master Affaires publiques obtenu en 2014 à SciencesPo Paris avant de s'orienter vers les études médicales. Il est également représentant syndical depuis le début de son internat, d'abord nationalement comme secrétaire général de l'ISNI puis depuis novembre 2020 comme président du Syndicat des internes des hôpitaux de Paris (SIHP).

 

Nous l'avons interviewé sur les questions d'internat, de conditions de travail des internes, de l'impact sur la qualité des soins et sur son engagement syndical.

 

1. Tu as récemment écrit un livre "Dans l'enfer de l'hôpital".  Peux-tu nous en dire plus ?  Qu'est ce qui t'a mené à écrire ce livre ?

 

Je n’avais pas forcément prévu d’écrire ce livre. En l’occurrence, c’est un concours de circonstances qui m’a fait entrer en contact avec un éditeur chez Robert Laffont qui souhaitait publier un livre-témoignage avant l’élection présidentielle de 2022. J’ai alors envoyé mon journal de bord, des documents Word éparses que j’avais écrits durant les deux premières vagues du Covid.
Le projet s’est rapidement précisé autour de ce qu’est le livre aujourd’hui, un témoignage chronologique décrivant mes cinq premiers semestres d’internat entre novembre 2019 et décembre 2021. Sachant que j’ai dû faire face à un impératif : il fallait rendre le manuscrit au plus tard début janvier 2022 pour une parution en avril. J’ai donc eu six semaines en tout et pour tout pour écrire les 189 pages que compte le livre !

Ce qui m’a motivé à me lancer dans ce projet qui a considérablement raccourci mes nuits pendant un mois et demi c’était la volonté de saisir l’opportunité qu’on me donnait de montrer à voir l’envers du décor de l’hôpital submergé par le Covid et aussi d’avoir l’occasion de m’adresser au grand public pour sensibiliser sur la dégradation du service public hospitalier et les difficultés auxquelles sont spécifiquement confronté·es les internes en médecine.

 

 

2. Quelles sont selon toi, les principales problématiques auxquelles sont confrontées les internes durant leur internat ? Comment les as-tu abordées dans ton livre ?

 

Il y a d’après moi trois problématiques imbriquées les unes aux autres. D’abord, il y a la surexposition des internes aux risques psycho-sociaux. Ce qui entraine l’incidence élevée de troubles mentaux qui nous affectent (avec parfois des passages à l’acte dramatique).Toutes les conditions sont réunies pour nous conduire au burn out : un volume de travail énorme, des responsabilités élevées avec de faibles marges de manœuvre sur le choix dans l’allocation des ressources, un stress et un investissement émotionnel massifs et, parfois, un manque de bienveillance de notre encadrement.

 

C’est d’ailleurs ce manque de bienveillance que je vois comme le deuxième problème de l’internat. Certains responsables pédagogiques du bas de l’échelle aux doyens sont parfois enfermés dans une idéologie de la pédagogie par la souffrance parfaitement insupportable.

 

La dernière problématique qui me parait devoir être adressée par les pouvoirs publics ce sont les conditions matérielles de l’internat. En particulier en Ile-de-France, où les loyers représentent presque 50% du salaire d’un interne première année. Avec des horaires impossibles et décalées et une rémunération qui tarde à devenir suffisante pour vivre confortablement, les internes ne prennent pas soin de leur santé physique et mentale. Par ailleurs, les faibles rémunérations de base poussent les internes à faire des gardes et astreintes pour compléter leur salaire, ce qui fait exploser leur temps de travail. Enfin, les faibles rémunérations de l’internat sont d’après moi liées au fait qu’historiquement les internes venaient de bonnes familles qui leur permettaient de vivre confortablement malgré des salaires inférieurs à ceux d’un apprenti du même niveau de qualification. Or c’est en train de changer, 40% des internes sont désormais issu·es de parents employés ou ouvriers qui n’ont pas les ressources notamment pour se porter garant en Ile-de-France. Dans une enquête que le SIHP a réalisée, près d’un quart des internes déclarent ne pas pouvoir accéder à un logement faute de garant solvable et la plupart n’ont pas le réflexe de se tourner vers la garantie Visale qui leur est pourtant accessible !

 

3. Quelles sont les actions possibles pour aider un-e interne en détresse dans un stage par exemple ?

 

Alors, il y a plein de choses à faire ! Quand nous sommes sollicités par un·e interne en détresse dans un stage, nous passons d’abord du temps avec lui au téléphone pour essayer de comprendre ce qu’il se passe. Ensuite, s’il y a détresse psychologique, on a une cellule d’écoute et d’orientation, le SOS SIHP géré par des internes bénévoles qui peuvent orienter vers des professionnels de la santé mentale.

 

Côté syndical, l’attitude va dépendre de la gravité des faits. Par exemple, si on se rend compte qu’il y a une situation tendue entre un interne et un chef de service, on peut proposer dans un premier temps une médiation pour éclaircir quels sont les griefs des uns et des autres.

 

Par ailleurs, notre démarche va aussi dépendre de la spécialité concernée. Dans certaines spécialités, on sait que les coordonnateurs peuvent être des alliés pour gérer des problèmes notamment en lien avec l’absence de respect des droits des internes. Si la situation n’arrive pas à se débloquer, on passe généralement à l’échelon au-dessus en contactant la direction de l’établissement avec potentiellement des mises en demeure si les manquements à la loi perdurent. En dernier ressort, on peut saisir le doyen dont dépend le service mis en cause, voire l’ARS.

 

Tout cela est pour l’instant fait un peu de manière artisanale mais nous allons travailler pour élaborer des protocoles notamment avec l’ARS qui est finalement l’autorité la plus puissante de la région et en même temps celle qui peut avoir une posture la plus neutre vis-à-vis des chef·fes de service, des doyens ou des directions.

 

Enfin, on vient d’être mis en relation avec la Cellule Enquête Violence au Travail de l’AP-HP qui peut être saisie en cas de faits de violence envers des internes mais uniquement dans un service de l’assistance publique.

 

4. Quelles mesures pourraient être mises en place pour améliorer les conditions de travail des internes ?

 

Selon nous, la première chose à faire est d’abord de faire respecter la réglementation dans tous les services qui accueillent des internes. Cela va du respect du repos de sécurité (eh oui, il y a encore des services, surtout en chirurgie, à Paris, qui ne le respectent pas systématiquement), mais aussi le droit au repos compensateur notamment lorsqu’on fait des week-end d’astreinte. La loi française interdit de travailler plus de six jours consécutifs. Et bien sûr, il y a la question des 48 heures de travail hebdomadaires fixées par le droit européen et largement dépassées par 70% des internes (comme une enquête du ministère de la Santé lui-même l’a constaté l’été dernier).

 

Le 22 juin dernier, le Conseil d’État a rendu une décision dans le cadre d’un recours que j’avais participé à élaborer et déposer quand j’étais secrétaire général de l’ISNI en septembre 2020. Il s’agissait de demander l’abrogation des articles du Code de la Santé publique qui définissaient notre temps de travail en demi-journées au motif que ce cadre réglementaire ne nous permettait pas de vérifier que les internes ne dépassent pas les 48 heures. Le CE a rejeté notre recours mais en précisant d’une part, qu’il était parfaitement possible d’associer un décompte en demi-journées avec un décompte horaire ; et d’autre qu’il était même de la responsabilité des établissements de santé que de connaître précisément le volume journalier horaire de travail de ses agents, y compris les internes.

 

Cette décision est historique et nous donne un levier sans précédent pour contraindre les hôpitaux à mettre en place le décompte horaire du temps de travail des internes.

 

Nous allons donc rapidement mettre la pression à l’AP-HP pour qu’elle se conforme à cette décision et si elle ne fait pas le nécessaire, nous irons devant le tribunal administratif.

 

5. Tu es le président du SIHP, Qu'est ce qui t'a donné envie de te syndiquer ? Quel a été ton parcours militant ?

 

Comme toujours, c’était plutôt un concours de circonstances qui m’a amené à prendre la présidence du SIHP. Je n’avais pas d’engagement militant ou syndical avant de débuter mon internat même si j’ai toujours été très intéressé par le fait politique dans tous ses aspects. Il se trouve que quelques semaines avant de débuter mon internat à Paris, j’ai rencontré à Marseille, où je terminais mon externat, Justin Breysse, alors ancien président du syndicat des internes de Marseille et qui briguait la présidence de l’ISNI. On a longuement discuté et il m’a proposé de me présenter au poste de secrétaire général, ce que j’ai accepté avec enthousiasme. Comme je le raconte dans mon livre, il se trouve que Justin et moi avions été marqués par le décès de Maxime, un interne marseillais qui s’est suicidé en 2016, lui parce qu’il était président du syndicat de Marseille quand c’est arrivé, moi parce que j’avais été au lycée avec Maxime.

 

Durant mon mandat à l’ISNI, je me suis rendu compte que le SIHP était en grande difficulté et ne fonctionnait qu’avec une poignée de bénévoles dévoué·es corps et âme à leurs collègues mais insuffisamment nombreux et nombreuses pour venir en aide aux 4500 internes des spécialités médicales hors médecine générale et chirurgicales que comptent la région francilienne. J’ai donc commencé à aider Julien Flouriot, mon prédécesseur au poste de président, notamment lors de la première vague quand il a fallu répartir des centaines d’internes dans des dizaines d’établissements d’Ile-de-France. Durant l’été 2020, il m’a proposé de prendre sa suite, ce qui m’a fait un peu peur mais qui s’est révélé être une expérience passionnante.

 

6. En tant que président du SIHP, quel est ton rôle ?  Quelles actions menez-vous?

 

 

Mon rôle est donc de représenter et d’assister mes collègues internes. Quand je suis arrivé à la présidence du SIHP j’ai réorganisé le bureau en trois grands pôles qui résument les trois champs d’actions du SIHP.

 

Le pôle « Service et Assistance Juridique » (SAJ) est géré par Aloïs Helary, interne de médecine interne. Ce pôle est chargé de répondre aux sollicitations des internes sur tous les problèmes qu’ils peuvent rencontrer durant leur internat. Ça va du problème de fiche de paie à l’agression sexuelle. On a mis en place un système de suivi des sollicitations assez efficaces pour ne pas oublier certaines. Depuis mars 2021 j’ai également imposé que nous ne répondions plus qu’aux adhérent·es, estimant qu’au regard du temps que l’on peut parfois consacrer pour répondre à certaines questions, il me paraissait logique que cet investissement soit dédié à ceux et celles qui nous soutiennent financièrement. D’ailleurs, à chaque fois qu’on envoie un mail en disant qu’on ne répond qu’aux adhérent·es, dans 95% des cas, l’interne adhère dans la foulée !

 

Le pôle « Stages et Formation »(S&F) est géré par Guillaume Bailly, interne de cardiologie et Abdullah Azaz interne de santé publique. Il est chargé principalement de préparer les commissions d’agrément des stages et d’ouvrir des postes en vue des choix. C’est un travail colossal pour la région francilienne et ses 1700 terrains de stage ! Le pôle peut néanmoins s’appuyer sur le collège de spécialités dans lequel chaque DES est représenté par 1 à 4 personnes, référent·es de spécialités bénévoles qui nous fait remonter les attentes des internes en termes de formation et de stage.

 

Le pôle « Partenariat, Événements et Communication » (PEC), trois missions pour un seul pôle pour l’instant, c’est beaucoup et ce n’est pas le plus facile à gérer pour Jonathan Moisson, VP en charge. Comme tous les syndicats, on a besoin de financements autres que celui des adhérents pour fonctionner et financer nos salariés donc je consacre pas mal de temps à trouver des partenariats tout en garantissant la liberté de ton de notre syndicat et que nos partenaires sont raccords avec ce que j’estime être notre éthique de soignants. C’est ce pôle qui est également chargé de la communication sur nos réseaux sociaux et d’organiser des moments de convivialités.

 

7. Des personnes souhaitent sûrement se syndiquer, militer, mais ont peur de s'engager faute de temps. Que peux tu leurs répondre/ conseiller?

 

Je pense déjà qu’il est indispensable pour n’importe quel·le salarié·e de commencer par adhérer à un syndicat. On se rend vite compte qu’on aura forcément besoin à moment ou à un autre de sa carrière d’être conseillé sur sa situation et il n’y aura alors qu’un·e représentant·e syndical·e pour orienter vers les bonnes démarches ou sources d’information.

 

La peur de l’engagement faute de temps est parfaitement compréhensible. Je passe d’ailleurs beaucoup de temps à dire à mes collègues qu’il faut toujours que la vie personnelle et professionnelle passe avant la vie associative ou syndicale. Il est hors de question de se mettre en difficultés à cause de son bénévolat. Du coup, il faut parfois accepter que certaines choses ne se font pas faute de bénévoles, c’est dommage mais c’est comme ça.


En tout cas, ce qui nous manque parfois et que j’ai personnellement appris sur le tas, c’est ce que j’appelle savoir gérer des bénévoles. C’est extrêmement difficile et ça demande des connaissances et des savoir-être très particuliers qui se travaillent mais qui permettent souvent de faire grandement avancer les choses. Donc syndiquez-vous ! Et si un soir vous n’avez rien à faire, allez assister à une réunion du bureau de votre syndicat pour vous faire une idée. Sachant que plus on est, moins il y a de travail pour chacun·e !

 

8. Ces conditions de travail ont un impact sur les soins et la qualité de ceux ci, peux tu nous en dire plus?

 

Les conditions de travail dégradées ont nécessairement un impact sur la qualité des soins. Et je pense que c’est d’ailleurs en grande partie parce que les soignants ne sont plus en capacité de prodiguer des soins de qualité, qu’ils et elles préfèrent maintenant jeter l’éponge.


Concernant les internes et les médecins, je crois que la plus grande aberration et menace à la qualité des soins est le maintien du fonctionnement en gardes de 24 heures. Il est incompréhensible qu’on demande à des personnes qui ont la vie des patients entre leurs mains de ne pas dormir pendant parfois 18 ou 20h d’affilées. J’espère sincèrement qu’un jour prochain il y aura une prise de conscience collective pour mettre fin à cette anomalie.

 

9. L'état du système de santé se dégrade de plus en plus. Aurais tu des idées de mesures pour améliorer notre système de santé et les prises en charge des patient-es? A l'hôpital notamment mais aussi dans l'ensemble du système de santé si tu le souhaites.

 

 

Comme je le développe succinctement dans l’épilogue de mon livre, je crois sincèrement qu’une des clefs d’amélioration de notre système de santé, est et sera le développement de la médecine préventive. Il faut mettre de la santé partout : dans les entreprises, dans nos assiettes, dans la manière qu’on a de se déplacer, de voyager, de se reposer, d’étudier. Quand je vois qu’on demande aux gens aujourd’hui d’évaluer par eux-mêmes le niveau de gravité de leurs symptômes avant d’aller aux urgences alors que la population n’a jamais été formée à s’auto-diagnostiquer des pathologies bénignes, je crains le pire !

On devrait commencer par apprendre dès le collège qu’est-ce qu’un mal de tête grave ou pas grave, un mal de gorge dangereux ou non, etc. Les médecins ont fait du savoir médical un domaine mystérieux et réservé aux initié·es, alors que ce savoir appartient à tout le monde et pourrait améliorer la santé de toutes et tous s’il était mieux partagé !