Lettre aux candidats à la présidentielle

 

 

Madame, Monsieur,

 

En cette période préélectorale, je vous écris pour vous sensibiliser à un sujet que vous connaissez probablement peu : la médecine générale.

 

Je suis une femme médecin généraliste de 33 ans, j’ai 3 enfants ( 2, 4 et 6 ans), mon mari est médecin généraliste installé depuis 3 ans, et je fais des remplacements réguliers de confrères.

 

J’ai fait mes études de médecine à Lyon et malgré ma 1ère place au concours de 1ère année (et les années suivantes) j’ai choisi d’être médecin généraliste (au grand damne de mes professeurs).

 

La médecine générale est passionnante quand on ne se contente pas de faire de l’orientation vers les spécialistes. Nous ne faisons pas que  « soigner des rhumes » : c’est un métier difficile si on veut l’exercer correctement, il demande de se former régulièrement dans les différentes spécialités.

Nous avons la particularité (et la chance) de prendre en charge nos patients dans leur globalité : nous  connaissons leur famille, leur parcours social, leur métier, leurs conditions de logements, de travail, , etc.… Nous sommes régulièrement amenés à ré-expliquer les termes d’une consultation spécialisée ; nous écoutons de plus en plus souvent les patients sur toutes leurs difficultés sociales (souvent loin de l’acte médical pur).

 

Nous sommes les meilleurs interlocuteurs pour faire de la prévention (pathologies cardiovasculaires, cancers, etc. ..)  puisque nous touchons toute la population française, y compris les populations les plus fragiles ou défavorisées.

 

Mais voilà , malgré l’amour que j’ai pour ce métier, j’hésite à poursuivre dans cette voie (comme d’ailleurs nombre de mes consœurs qui, soit n’exercent jamais, soit s’orientent vers une médecine salariée type  PMI, sécurité sociale, médecine scolaire…). J’hésite pour de nombreuses raisons, qui mises en balance avec l’intérêt de ce métier, risquent de faire pencher la balance du mauvais coté

 

Voici donc quelques-unes de ces raisons :

 

Les conditions de travail :

-   le secrétariat : de nombreux médecins généralistes n’ont pas les moyens d’avoir un secrétariat : imaginez la difficulté d’écouter, d’examiner un patient tout en étant interrompu régulièrement par le téléphone.

-   le manque de respect grandissant des patients et les  demandes abusives de plus en plus fréquentes

 

la rémunération :

Ramenée au taux horaire elle est dérisoire.  Si comme moi vous travaillez l’équivalent d’un gros mi-temps (soit environ 35 à 40 h par semaine … ) et compte tenue des charges énormes, il me reste 1500 à 2000 net par mois. C’est peu pour 10 années d’étude, un statut de cadre sup’ et de grosses responsabilités.

 

vie de famille et exercice de la médecine générale :

Charge de travail, horaires extensibles, gardes, .. les rendent difficilement compatibles (et je n’exerce pas isolée en pleine campagne !…)

 

la médecine générale et les urgences :

On nous montre du doigt régulièrement comme des médecins qui ne veulent pas faire de gardes, qui s’en  «  foutent », qui ne jouent pas leur rôle !…

Les médecins hospitaliers qu’ils soient urgentistes (c’est à dire médecins généralistes qui ont préféré ne pas s’installer en ville…), anesthésistes ou autres obstétriciens , ont maintenant un temps de travail encadré (cf. loi sur les 35 h). Ils ont droit à un repos compensateur après chaque garde de nuit. Qu’en est il pour nous ? au cabinet le jour (avec des horaires bien loin des 35 heures), de garde la nuit, sans repos compensateur le lendemain, le tout pour une poignée d’appels réellement justifiés par nuit (cf. étude réalisée pour évaluer le besoin en médecins de garde)

Pour ma part je participe à un tour de garde que l’on fait devant les urgences de l’hôpital,  à l’extérieur, sur le parking, dans une « cabane de chantier » (je ne suis pas sûre que notre image en sorte grandie malgré le service que l’on rend…). En moyenne, sur les 4 heures d’une garde de semaine de 20h à 24h, nous voyons 3 patients. Il semble que ce chiffre dépend essentiellement du taux de débordement du service des urgences : je me pose donc la question du « jeu » que joue les urgences : se servent ils de nous comme d’une soupape quand ça les arrange ? Aucun tri n’est fait entre les urgences et les soins relevant de la médecine générale. Toute personne s’y présentant est acceptée.

Aucune éducation n’y est faite, aucune contre partie pour ces patients mal auto-orientés,  alors comment voulez vous que la population se plie à  la contrainte d’un parcours de soin commençant par la prise d’un RDV (non immédiat) chez un simple médecin généraliste déjà fort débordé ?

Y a t il un lien avec le fait que les budgets alloués à l’hôpital dépendent de l’activité des services d’urgence ?

 

la sécurité sociale et  l’administration :

Paperasserie en constante augmentation

Suspicion de plus en plus importante de la part des tutelles : nombreux contrôles de médecins honnêtes pour des broutilles, laissant de coté la minorité de médecins escrocs (bien connus de tous) exercer sans être inquiétés.

 

système libéral et paiement à l’acte :

 Un non sens ! Plus vous travaillez vite donc mal (dossier mal tenu, prévention non abordée, explications non données, écoute écourtée …) plus vous serez rémunérés ! il a été prouvé qu’un médecin à grosse activité prescrit plus d’antibiotiques que ses confrères (qui prennent le temps d’expliquer leur inutilité).

 

médecine générale et reconnaissance universitaire :

Une catastrophe annoncée et aucun politique ne bouge !

Depuis 2 ans l’internat national classant est en place et la médecine générale est désertée (plus de la moitié des postes n’est pas pourvu), et rien n’est fait pour enrayer ceci. Déjà 4000 postes non pourvus en seulement 3 ans …

D’après vous que va t il se passer dans 10 ans quand le baby-boom âgé de 70 ans, diabétique, hypertendu, … n’aura pas de médecin généraliste ?

 

Pourquoi préfère-t-on être dermatologue plutôt que médecin généraliste ?

Pourquoi toute notre formation n’est elle réalisée que par des médecins spécialistes hospitaliers ? Pourquoi nos stages ne sont ils qu’hospitaliers ? 

 

 

IL EXISTE DES SOLUTIONS

 

J’en propose  quelques unes, il en existe bien d’autres.

- responsabiliser les patients (pourquoi autant de différence de coût entre patients de la fonction publique et travailleurs indépendants ?)

- rémunérer autrement qu’à l’acte.

- mettre en place des maisons médicales (avec secrétaire comptable infirmière etc..) gérées par les collectivités locales (ce qui incitera tous les médecins formés à s’installer)

- redéfinir le rôle des urgences et adapter la réponse.

 

En cette période préélectorale, je pense que le sujet de la santé des français , et de l’avenir du système de santé français, est important pour l’opinion publique.

 

Des orientations sont à prendre rapidement : veut-on une médecine à l’américaine (disparition des médecins généralistes) ou comme dans le nord de l’Europe ou le Canada (où le médecin généraliste est réellement au cœur du système) ?

 

Pour finir, sachez qu’une étude en 2005 a prouvé qu’une médecine de soins primaires correctement formée et suffisamment présente améliorait nettement la qualité de santé de la population le tout pour un coût moindre ! .

Le plus surprenant est que cette étude nous vient tout droit des Etats Unis … 

 

J’aimerais connaître vos position respectives sur ce problème, n’ayant jusqu’à présent pas vu ce sujet abordé dans la campagne électorale. Je suis prête à en débattre avec vous autant que vous le désirerez.

 

 

je vous prie d’agréer madame, monsieur, mes salutations respectueuses

 

 

Dr Derain Anne-Sylvie

derain@club-internet.fr