Le casse-tête des remplacements d'été (Quotidien du médecin, 04.07.05)

De l'art de séduire des candidats exigeants

Les médecins installés ont de plus en plus de mal à trouver un suppléant pour l'été. Très courtisés, les médecins remplaçants deviennent exigeants. Tour d'horizon avec les remplaçants, les remplacés et les sociétés qui leur servent parfois d'intermédiaires.

« MG RECHERCHE remplaçant du 29/7 au 21/8. Logement garanti, rétrocession 80 %. Peu de gardes. Perspective association ou succession. » Depuis plusieurs semaines, les petites annonces de ce style fourmillent sur les sites spécialisés et dans la presse médicale. La quête d'un remplaçant pour la période estivale est devenue un parcours du combattant que la majorité des médecins appréhende. C'est que le contexte est loin de leur être favorable. Au 1er janvier 2005, il y avait en France 7 155 médecins généralistes remplaçants selon le Conseil national de l'Ordre des médecins (Cnom). Un effectif insuffisant pour permettre aux 55 000 omnipraticiens installés de trouver un suppléant pendant plusieurs semaines. La crise ne touche pas seulement la médecine générale. Plusieurs spécialités sont concernées, comme la gynécologie, la psychiatrie ou la radiologie.
Le Dr Patrick Pied, médecin généraliste installé depuis vingt-huit ans à Ribemont, dans l'Aisne, est pour l'instant dans l'impasse. « Trouver un remplaçant est de plus en plus dur », constate-t-il. Pour mettre toutes les chances de son côté, il fait appel depuis quatre ans à deux sociétés spécialisées dans le remplacement. « Cette année, je m'y suis pris avant Pâques. Un jeune médecin m'a rapidement répondu mais il s'est désisté. » Jusqu'à présent, le Dr Pied a toujours trouvé quelqu'un pour le remplacer. Cet été, il est décidé à fermer son cabinet et à adresser ses patients à des confrères si sa recherche reste infructueuse. Le généraliste est pourtant prêt à bien de concessions pour séduire un remplaçant : reverser 85 % des honoraires réalisés pendant son absence - la moyenne nationale est d'environ 70 % et la totalité des gardes. Il est également disposé, comme c'est devenu la règle, à prêter sa maison.
« La demande explose au moment de l'été et les remplaçants sont en situation de force », commente Régine Audit, de la société Intermed, dix-huit ans d'expérience dans le remplacement et les transactions.
Denrée rare.
Le médecin remplaçant, devenu une denrée rare, peut s'inscrire gracieusement dans la plupart des sociétés spécialisées. « Nos services leur sont totalement gratuits, confirme la représentante de la société. Nous leur demandons de nous fournir une photocopie de leur diplôme et de leur licence de remplacement. Nous leur demandons de mentionner leur expérience professionnelle, leur agenda, leurs préférences d'exercice et les régions qu'ils privilégient. » Les médecins qui recherchent un suppléant doivent mettre la main à la poche pour accéder au fichier. Un forfait annuel de 100 euros leur est demandé s'ils exercent seuls et de 180 euros s'ils effectuent la recherche pour un cabinet de groupe. Ce contexte favorable aux remplaçants inciterait certains à imposer leurs conditions. « Les médecins remplaçants sont devenus exigeants, poursuit Régine Audit. Ils ont du mal à donner une réponse immédiate lorsqu'on leur fait une proposition parce qu'ils cherchent mieux. Ils se désistent donc plus qu'autrefois, parfois juste avant l'échéance et ils se montrent de plus en plus gourmands sur la rétrocession des honoraires. »
Les mauvaises langues disent aussi qu'ils auraient également beaucoup de mal à accepter les gardes le week-end et privilégieraient celles qui sont proches de leur domicile. Marie de Merlis, du Centre d'informations des professionnels de santé (Cips), a également observé une nette évolution ces dernières années. « Auparavant, les jeunes médecins effectuaient des remplacements avant de visser leur plaque, pour se faire la main. Maintenant, ils restent remplaçants beaucoup plus longtemps par choix. Ils privilégient avant tout leur qualité de vie. La première installation intervient en moyenne à 37 ans - contre 31 ans dans les années 1980 (1) - et il arrive ponctuellement que certains médecins quittent encore plus tardivement le monde hospitalier et tentent l'aventure en libéral en commençant par le remplacement. » Une situation qui présenterait beaucoup d'avantages. « Pas de charges pour le cabinet, les revenus sont du net. On constate que les jeunes médecins ont de plus en plus de mal à franchir le pas de l'installation, constate Marie de Merlis. Ce n'est pas le coût qui freine tant les jeunes médecins, mais la peur de l'inconnu. Ce blocage est d'ordre psychologique. » D'autant qu'à en croire leur témoignage, les « vieux remplaçants » gagneraient bien leur vie. « Ne généralisons pas, tempère le Dr Sandrine Buscail, présidente du Syndicat national des jeunes médecins généralistes (Snjmg), qui remplace depuis six ans en milieu rural dans le Nord. Il y a bien sûr des professionnels du remplacement qui ont un carnet d'adresses et un agenda bien remplis, mais les médecins remplaçants ont une très mauvaise couverture sociale et n'ont pas intérêt à tomber malades. Leur activité peut également être très inégale en dehors des périodes de vacances scolaires. Sans compter que les premières années peuvent être difficiles. Le jeune remplaçant accepte souvent un peu tout ce qu'on lui propose jusqu'à ce que des rapports de confiance s'établissent avec les médecins remplacés. »
Souvent des remplaçantes.
Le remplacement est un mode d'exercice privilégié par les jeunes femmes car plus adapté à leur désir de maternité. Jeune maman de deux petits enfants de 9 mois et 4 ans, Alexandra Lacour travaille trois jours en crèche et un jour et demi par semaine dans un cabinet libéral près de Caen. « Je n'avais pas trop envie de m'installer et ce style de vie me convenait bien. Les horaires fixes de la crèche me permettent de m'occuper de mes enfants le soir et les remplacements de mettre un peu de beurre dans les épinards », commente la jeune femme qui a débuté les remplacements il y a plus de trois ans.
A 28 ans, Delphine Varney remplace depuis quelques mois à Besançon. Son internat terminé, la secrétaire générale de l’Isnar-Img envisage de garder le statut de remplaçante « jusqu'à ce qu'une opportunité intéressante d'association ou de rachat de cabinet » se présente. Son agenda pour juillet et août est déjà bouclé mais son téléphone n'arrête pas de sonner. « Si on peut remplacer dans un cabinet qui dispose d'un secrétariat, c'est mieux », confie-t-elle.
A la carte.
Pour Sandrine Buscail, la crainte de l'installation pourrait également provenir d'une nouvelle perception du métier par les juniors. « Les médecins que nous remplaçons sont parfois victimes de burn-out et vivent des situations douloureuses. Nous ne voulons pas vivre de la même façon. » Le remplacement au long cours, devenu un choix de vie (voir encadré), a-t-il un grand avenir alors que se profile une pénurie de médecins ? Le statut de collaborateur libéral, destiné à aider les médecins exerçant en « zones blanches » à se faire seconder et attendu depuis plusieurs années, pourrait inciter les médecins remplaçants à franchir le pas de l'installation. Sandrine Buscail veut y croire. Elle précise cependant qu'il faudra le combiner avec des mesures incitatives adaptées aux jeunes médecins, favorisant l'exercice de groupe et leur permettant d'avoir un peu de temps libre : « C'est à ces seules conditions que les remplaçants décrocheront. »

CHRISTOPHE GATTUSO

(1) Bulletin d'information en économie de santé (avril 2004) de l'Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes).