Internes : premiers acquis mais la grève continue (L'Humanité, 28-04-2000) Toujours mobilisés, les jeunes médecins sont consultés sur les nouvelles propositions de Martine Aubry. Représentants syndicaux et ministère ont mis au point mercredi soir un protocole d'accord soumis depuis aux intéressés. Si les organisations syndicales apprécient les avancées enregistrées, la base semble partagée. Le mouvement de grève se poursuit. Des assemblées générales se tenaient en province jeudi soir. Décryptage.
Assemblée générale houleuse mercredi, tard dans la soirée, à la Pitié-Salpétrière, à Paris. La plate-forme revendicative des internes réclamait un repos de sécurité après une nuit de garde, le doublement du paiement des gardes non statutaires, le paiement du travail des samedis après-midi et dimanche, théoriquement illégal, une revalorisation salariale de 16 % et la création de 1 500 postes de chefs de clinique et médecins hospitaliers. Après une nouvelle rencontre au ministère, le repos de sécurité est désormais inscrit dans leur statut, avec promesse de le rendre effectif dans les trois ans. Le doublement de la rémunération n'a pas été obtenu pour les gardes supplémentaires mais la ministre de la Santé a proposé une révision de la commission de répartition de ces gardes, actuellement essentiellement composée de doyens des hôpitaux, ainsi que l'inscription des gardes effectuées par les internes sur le tableau réservé jusqu'à maintenant aux seuls praticiens hospitaliers. Le travail du week-end est bel et bien reconnu, et payé l'équivalent d'un demi-jour de garde. Les internes ont également acquis une revalorisation salariale de 5 % équivalant à 6 400 F bruts environ par an. Martine Aubry s'est également engagée à créer 200 emplois de médecins. Les représentants syndicaux qui se sont présentés à l'assemblée générale semblaient donc plutôt satisfaits et prêts à plaider la signature de l'accord prévue le 2 mai.
Mais les internes, réunis depuis près de deux heures, quand la délégation est arrivée, chauffés à blanc par les différents messages de soutien, ne l'entendaient pas de cette oreille. · 21 heures, un des porte-parole du comité de grève énumère les bonnes nouvelles : Clermont-Ferrand et Nantes sont en grève totale, Bordeaux s'est joint au mouvement et les autres hôpitaux ont voté à nouveau la poursuite de la grève des gardes et astreintes. Pour ajouter à leur bonheur, une représentante de l'Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEF) est venue annoncer son soutien à la cause des internes et la décision des externes de se mettre en grève eux aussi. Hier, ceux des hôpitaux parisiens de Bichat, de La Pitié et des CHU d'Amiens, de Grenoble et Calais étaient en grève, tout comme environ 50 % des internes en pharmacie. L'excitation a atteint son comble quand Philippe Chasserand, représentant de l'Intersyndicat national des chefs de cliniques et assistants (ISNCA), a averti que les chefs de clinique se joignaient au mouvement. " Nos revendications sont calquées sur les vôtres ", a insisté le médecin de Saint-Antoine sous les applaudissements nourris d'un amphi archiplein. De retour à 22 h 30, la délégation n'a donc pas déclenché le même enthousiasme. " La revalorisation salariale de 5 % est maintenue ", a informé André Nazac, de l'Intersyndicat national des internes des hôpitaux (ISNIH). Cette annonce n'a recueilli que des " Ouh ! " réprobateurs. Mais l'interne qui s'est levé pour déclarer sans complexe : " On est là pour palper de l'argent " a eu encore moins de succès. " Non, on se bat pour notre formation et pour la qualité des soins ", lui a rétorqué une jeune collègue, bruyamment approuvée. " L'arrêté d'application sur le repos de sécurité sera publié au plus tard dans trois ans, mais le principe est acquis ", a encore lancé le syndicaliste, s'attirant quelques cris désapprobateurs et des : " C'est du pipeau. " Un peu calmées par la réponse, un tantinet cinglante, du porte-parole : " Vous savez que cela ne se mettra pas en place en un jour ", les blouses blanches ont accueilli avec des murmures incrédules la révision de la commission de répartitions des gardes. " Le travail du week-end est reconnu et payé l'équivalent d'un demi-jour de garde à partir du 1er juillet ", cette annonce a recueilli des applaudissements polis. Mais la broncha a atteint son comble quand André Nazac a avoué que la délégation n'avait obtenu qu'une promesse de création de 200 postes. " Ils vont fermer des services ! ", s'est insurgé un jeune homme tandis qu'un autre lançait : " On va se faire avoir sur les gardes ", ces deux interventions recueillant des applaudissements nourris. Frédéric Lavie, président de l'INSIH, a tenté de calmer les esprits. " Nous n'avons pas obtenu satisfaction à 100 %, mais Martine Aubry nous a donné des signaux clairs sur la rémunération, l'harmonisation des astreintes et la reconnaissance du travail du week-end ". " Autant demander le reste ", lui a répondu la salle, avant de répondre à l'injonction d'une jeune interne et d'applaudir debout la délégation. ·A peine dix mains se sont levées pour la grève totale, un tiers pour l'arrêt du mouvement et le reste pour la poursuite de la grève des gardes et des astreintes. Galvanisés par l'entrée dans l'action de nouvelles catégories, saluée par de retentissants : " Nos chefs vont faire grève " et autres " Les externes avec nous ! ", les internes semblaient, mercredi soir, peu décidés à céder, en l'absence d'engagements plus concrets sur les créations d'emplois. Leurs représentants se sont engagés à faire passer le message au ministère de la Santé. Des assemblées générales se sont déroulées hier dans les hôpitaux de province quand Paris réunit de nouveau ses troupes ce soir. La délégation syndicale rencontrera à nouveau Martine Aubry le 2 mai. Signera, signera pas ? La réponse appartient à la base. Chez les internes, comme ailleurs, la démocratie n'est pas un vain mot.
Catherine Lafon