A l'hôpital Henri-Mondor, la grève des étudiants est mal vue (Libération, 25-04-2000) Le type fait le tour des chambres. Il cherche un lit, et quand une blouse blanche le surprend, il brandit sa carte Vitale. "Je veux passer la nuit ici, j'y ai droit." Derrière son comptoir, Sonia s'énerve. "Qui l'a laissé passer, merde! On n'est pas un foyer pour SDF..." Elle tient l'accueil des urgences du CHU Henri-Mondor de Créteil. "C'est ça, je le tiens. J'inscris, je dispatche et je flique." Et ce samedi soir à 20 heures, il y a du monde devant son comptoir. "Il y a un peu d'attente, merci de vous asseoir." Une dizaine de personnes patientent et deux ambulances arrivent en même temps. Un malaise vagal et un infarctus: les brancards passent directement le barrage Sonia. "On se serait bien passé de la grève des internes aujourd'hui."
80 heures par semaine. Pourtant, derrière la cloison "interdit au public", c'est calme. "ça va, on assure." Eric Houplaing est chef adjoint du service, mais ce soir, il fait office d'interne. "Je remplace deux grévistes qui n'assurent pas leur garde de nuit." Ici, aux urgences, le mouvement est suivi à 100 %. "Evidemment, par tradition, les internes n'aiment pas les urgences. Une grève comme celle-là, ils y vont comme un seul homme." Sauf une femme. Anne est de service jusqu'à 23 heures. La grève de ses collègues, elle est d'accord, "les revendications sont justes. C'est vrai qu'on est mal payés. On gagne 12 000 balles par mois pour 80 heures par semaine. Avec bac +10 pour certains, on trouve mieux". Surtout, ce qu'elle reproche aux règles actuelles, ce sont les gardes non récupérées. "Une garde de nuit dure de 18 h 30 à 8 h 30 le lendemain matin. Et après ça, on enchaîne sur notre journée classique. Sachant que pendant une vacation, on voit une quarantaine de patients, il est facile d'imaginer la qualité des soins au bout de la deuxième journée." Pour autant, Anne ne fait pas la grève, "car ce mouvement est assez ambigu. Les internes continuent d'assurer les vacations de la journée, celles qui leurs sont utiles, celles où ils apprennent quelque chose. En revanche, ils refusent les gardes de nuit. Celles où ils sont utiles aux autres à leur tour. Un peu égoïste comme grève."
Elle arrête net sa démonstration. Un homme passe le portillon ouvert par Sonia. Il est encadré de trois policiers. Sa tempe saigne. Anne le soigne, en refermant la porte au nez des agents, "chacun son boulot". L'homme a tout cassé chez lui et sa femme a prévenu la police. Elle a suivi le fourgon jusqu'à l'hôpital. Le psychiatre la prend en charge. "C'est une chance, sourit Jean-Louis Lejong, le chef des urgences. On a toujours un psy sous la main. On s'est battu des années pour ça. Maintenant, notre combat, c'est de faire reconnaître la spécialité d'urgentiste qui n'existe pas en France. Cela éviterait, entre autres, le dédain des internes pour cette pratique, étant donné que la plupart d'entre eux se destinent à d'autres techniques Ils ont deux gardes par mois à assurer chez nous, et lorsqu'ils le peuvent, ils les revendent. Il y a un vrai trafic. Une garde est payée 700 F et du coup, c'est les internes les plus fauchés qui en font le plus. Et assurent le moins au cours de la journée suivante. Il y a des jours où, sur mon planning, j'ai des gens que je ne connais pas du tout." En ce week-end de Pâques, lui aussi est mobilisé pour remplacer deux grévistes. "Si on me donne un médecin titulaire de plus, je n'aurai plus besoin d'internes du tout et on s'en trouvera fort bien. Tant pis pour eux." Son adjoint, Eric Houplaing, avance un autre argument en défaveur des internes. "Ils sont ambigus par rapport à leur statut. Ils nous demandent de les traiter en professionnels et non en étudiants. Et là, ils profitent du fait de ne pas pouvoir être assignés en cas de grève, du fait de leur statut d'étudiants." (1) Soutien des infirmières. La fronde des cadres contre le mouvement des internes n'est pourtant pas partagée par tous. Chezles infirmières des urgences, on comprend le ras-le-bol en douce, autour de la cafetière électrique, porte bien fermée. "Il faut les comprendre, confie l'une d'entre elle. Ils font cinq ans d'études de plus que nous et quand ils débarquent ici, on les traite à peu près de la même manière et pratiquement au même salaire. A leur place, j'en ferais autant. D'ailleurs, le mouvement des infirmières, il y a quelques années, avait presque les mêmes mots d'ordre: moins d'heures et plus de sous." Et sa collègue d'ajouter: "Evidemment, les toubibs ne sont pas d'accord avec ce mouvement: ils ont vécu la même galère et aujourd'hui qu'ils sont titulaires, ils veulent que les jeunes en bavent comme ils en ont bavé eux-mêmes.".
(1) En cas de grève, les médecins titulaires de la fonction publique peuvent être assignés à leur poste.
Michel Holtz
36 heures d'affilée
La grève des gardes et des astreintes des internes entre dans sa deuxième semaine. Aujourd'hui, une nouvelle rencontre doit avoir lieu au secrétariat d'Etat à la Santé pour trouver une solution à la question du "repos de sécurité". "Nous ne suspendrons notre mouvement qu'après avoir reçu un engagement ferme du gouvernement de nous accorder un "repos de sécurité"", a répété ce week-end le Syndicat national des jeunes médecins généralistes (SNJMG). "Cela permettrait aux résidents et aux internes de ne pas travailler au lendemain d'une garde, alors qu'actuellement, ils peuvent être amenés à travailler jusqu'à 36 heures sans se reposer."
Cette grève, qui touche 22 CHU sur 26, ne désorganise pas vraiment les services. Elle oblige néanmoins les médecins à prendre les gardes que refusent de faire les étudiants. Des syndicats d'internes menacent de passer à "une grève des soins".