Le gouvernement propose un accord aux internes en médecine (Le Monde, 27-04-2000) Les discussions menées par Martine Aubry avec les syndicats qui mènent la grève des gardes et des astreintes ont abouti à un " relevé de décisions " qui n'a pas convaincu les intéressés en Ile-de-France. Les réponses des autres régions étaient attendues jeudi 27 avril.
LONGTEMPS, la salle a hésité. Fallait-il mettre fin au mouvement ? Continuer ? Se lancer dans une " grève dure " ? A 23 heures, mercredi 26 avril, les internes parisiens réunis en assemblée générale à l'hôpital Pitié-Salpêtrière ont fini par voter, à mains levées, la poursuite de la grève des gardes et des astreintes commencée le 17 avril. Ils ont aussi décidé, à une écrasante majorité, de bloquer le changement de stages. Ce dernier intervient normalement deux fois par an, en novembre et en mai, lorsque les internes, ces " médecins en formation ", comme les appelle la ministre de l'emploi et de la solidarité, Martine Aubry, changent de service pour acquérir de nouvelles expériences. A la date du 2 mai, les affectations devraient donc être reportées momentanément. " Ça, ça va mettre un bazar monstre ! ", apprécie Benoît, interne en neuro-psychiatrie.
Tout le monde n'est pas sur la même longueur d'onde. L'Intersyndicat national des internes des hôpitaux (Isnih), principal organisateur de l'AG parisienne et plutôt favorable à une sortie de conflit, a dû se plier à la décision de la " base ", qui estime ne pas avoir obtenu assez. Le Syndicat des jeunes médecins généralistes (SNJMG) hésite fortement. " Globalement satisfaite ", l'Intersyndicale autonome des " résidents ", (Isnar), représentant les internes en médecine générale, s'est, de son côté, clairement prononcée pour un arrêt de la grève. La décision définitive dépend en réalité des régions.
Lassées d'attendre le protocole d'accord, les AG des internes, en province, ont en effet reconduit le mouvement, mercredi, sans avoir pris connaissance du texte. De nouvelles réunions doivent donc avoir lieu un peu partout jeudi. Elle seront déterminantes. " Pour l'instant, quatorze villes [sur vingt-quatre en grève] ont voté la fin de la grève. On attend les autres. Si les résultats sont positifs, nous irons signer le protocole d'accord ", déclare Alexander Grimaud, président de l'Isnar.
RISQUE DE CONTAGION La tentation, en tout cas, est grande. La première séance de négociations avait déjà abouti, mardi, à la création d'un " repos de sécurité ", pour éviter aux internes d'enchaîner journées de travail et nuits de garde, et à la revalorisation des salaires à raison de 6 400 francs brut par an.
Selon le ministère, ce dernier point nécessitera un budget d'une centaine de millions de francs. Mercredi, après un nouveau face-à-face, Mme Aubry a fait un geste supplémentaire en admettant le principe d'une indemnisation pour le travail effectué le week-end et les jours fériés. Calculée sur la base d'une demi-garde par demi-journée de travail, elle devrait rentrer en application le 1er juillet (lire ci-dessous). Ce faisant, la ministre prend le risque de déclencher les réclamations des autres catégories médicales hospitalières qui n'en bénéficient pas.
La forte mobilisation des internes et le risque d'un durcissement d'un conflit ont contraint Mme Aubry à infléchir sa position. Mercredi, le président du groupe UDF de l'Assemblée nationale, Philippe Douste-Blazy, déclarait, sur LCI, " scandaleux de laisser des jeunes médecins qui ont dix ans ou onze ans d'études gagner moins de 10 000 francs par mois ". Georges Sarre, président délégué du Mouvement des citoyens (MDC), appelait de son côté le gouvernement " à répondre favorablement aux revendications des internes ", estimant qu' " il s'agit aujourd'hui de leur rendre justice, de reconnaître par un geste concret la difficulté du métier qui est le leur ". Interrogée sur France 2, la ministre de l'environnement, Dominique Voynet, médecin de métier comme M. Douste-Blazy, a dit que les internes ont besoin " de rémunérations décentes " et de " reconnaissance ".
Les formes ont donc été mises. " Les internes et les résidents sont des praticiens en formation, dont la place à l'hôpital est essentielle ", peut-on lire en introduction du protocole d'accord. Ce texte de trois pages souligne " la nécessité d'améliorer les conditions de vie au travail et la rémunération des internes et résidents, dont le rôle excède largement celui d'étudiant ".
SUR LEURS GARDES Dans l'amphithéâtre de la Pitié-Salpêtrière, où alternaient sifflets et applaudissements, le doute était évident. Les syndicalistes ont eu beau annoncer des " bonnes et des mauvaises nouvelles ", les quelque cinq cents internes assis sur les gradins sont restés sur leur garde, jugeant les avancées obtenues trop vagues. " Nous avons obtenu des choses. Et pourtant, on ne rigole pas des masses quand on est en face de Martine Aubry ", a fait valoir Frédéric Lavie, président de l'Isnih. " Elle a eu l'air de dépasser ce que Jospin lui avait autorisé ", a renchéri son adjoint, André Nazac. " Mais pourquoi vous avez l'air démobilisés ? ", s'est agacée Elizabeth, une jeune interne. " On a un gouvernement des trente-cinq heures. Ça veut dire quoi quand on en fait soixante-quinze par semaine ? ", lançait un autre. " Depuis dix ans, on a pratiquement fait grève tous les ans sans jamais avoir obtenu le quart de ce qu'on a ce soir ", a protesté François.
L'échange n'a pris fin qu'avec le maintien de la grève et la convocation d'une nouvelle AG vendredi. " Moi, je ne suis pas content, je voulais l'augmentation des gardes. Notre statut bâtard est toujours rafistolé par bouts ", grommelait, à la sortie, Marc-Antoine, interne en chirurgie. Les " résidents " (internes en médecine générale) affichaient davantage leur satisfaction. La réforme des études médicales, contenue dans le projet de loi de modernisation sociale, signifie la fin de la séparation avec les internes en spécialité. Désormais le concours d'internat concernera tout le monde et non plus seulement les seconds.
Dans l'entourage de Mme Aubry, on affirmait, jeudi matin, être allé aussi loin que possible et espérer la signature des syndicats. Pour éviter toute contagion, le cabinet de la ministre a pris contact avec les chefs de clinique, qui ont annoncé un début de grève. Auparavant, la réponse des internes des autres régions était attendue avec impatience.
Un relevé en sept points
Le " relevé de décisions " proposé aux internes, mercredi 26 avril, comporte, outre la question des études médicales (lire ci-dessus), six points.
Statut : une mission de contrôle nationale évaluera les affectations des internes et s'assurera que les gardes et le travail du week-end répondent bien à " une nécessité de service avérée ".
Repos : il sera intégré dans le statut d'ici à octobre ; sa mise en place devra se faire au plus tard dans les trois ans.
Week-ends : le principe d'une indemnisation est retenu à hauteur d'une demi-garde par demi-journée " dès lors que cette activité médicale participe effectivement à la permanence et à la sécurité des soins ". Ce nouveau dispositif devra être opérationnel au 1er juillet.
Astreintes : une homogénéisation des astreintes effectuées par les internes en médecine et en chirurgie est prévue au 1er juin.
Remplacements : la période transitoire pendant laquelle les " résidents " sont autorisés à remplacer des généralistes sans avoir effectué de stage chez le praticien de ville est prolongée jusqu'au 1er novembre 2001.
Rémunération : une augmentation de 6 400 francs bruts par an est accordée à partir du 1er juin.